18/03/2012

La messagère d'Agathange...

Eglise de Sevanavank.jpgRêveuse, la tête rentrée dans les épaules, je m’engage dans la rue Kindermans.  Une petite foule s’est rassemblée sur l’esplanade pavée aménagée devant l’Eglise Sainte Marie-Madeleine (église apostolique arménienne à Bruxelles).
Je lève les yeux vers le ciel, où les nuages gris se sont soudainement entrouverts.  C’est à ce moment là que j’entends les chants liturgiques venant de l’intérieur de l’Eglise.  Je me dirige vers eux.  L’Eglise est déjà pleine.  En longeant le côté sud, je parviens au déambulatoire, où je m’arrête devant la chapelle de la Vierge, juste derrière l’autel.  Pendant ce temps, la musique continue.  La messe s’écoule dans une brume.  Durant la communion, la chorale « Arménia Sacra » chante « l’Ave mundi spes Maria », dont les paroles divines viennent jusqu’à moi.  Je me sens émue par la beauté des paroles et de la musique arméniennes. 
Soudain, je perçois une lumière, dont le halo est de plus en plus brillant.  Successivement, je vois défiler devant mes yeux les images des Cathédrales d’Etchmiatsine et de Zvartnots, ainsi que celles des Monastères de Sanahine et de Noravank.  Dans la pénombre de l’Eglise, je me demande si je n’ai pas rêvé.  Mais les images avaient une netteté qu’elles n’ont pas dans les rêves.  Alors, je m’agenouille doucement et joint les mains ne cherchant plus à comprendre.  Avec les lèvres, je murmure une prière.  Par l’intensité de celle-ci, je rentre dans une fêlure du temps, où il n’y a plus d’avant, plus d’après.  Il n’y a que ce moment présent qui ressemble à l’éternité et s’allume comme une étoile lointaine à laquelle mon âme s’accroche.
Le temps passe.  Une heure.  Une année.  Peut-être plus.  Le temps remonte.

Je vois au loin une étendue d’eau bleu pâle.  Je reconnais le lac Sevan, où se découpent les murs de l’Eglise de Sevanavank, dans la province de Gegharkunik, à l’est de l’Arménie.
Je frémis.  C’est là !  J’en suis certaine !
L’eau est une ondulation à la surface de laquelle se forme une écume qui ressemble à la brume.  Elle palpite dans la lumière blanche.  La promesse est irrésistible.  La promesse est presque une présence.  Au fur et à mesure que je m’approche, je vois au-delà du lac, la campagne avec les orangers et les citronniers, et quelques animaux errant au milieu des champs arides, où il pousse autant de pierres que de blés.  A chaque recoin sont posés des oratoires et des khatchkars.  C’est quand je passe la porte dans le mur d’enceinte, fait de larges pierres de taille, que je distingue au centre de la cour, la petite fontaine.  Le bruit du filet d’eau est doux et agréable à mes oreilles.  L’homme qui m’attrape soudainement par la manche est un vieillard.  Il parle l’arménien.  Je ne le comprends pas.  Des deux mains, il me fait signe de le suivre.  La prudence devrait m’éloigner, mais d’instinct je me laisse entraîner.

La lourde porte de l’Eglise est munie d’un heurtoir.  Celle-ci s’ouvre sans bruit sur un vestibule sombre.  L’homme me précède dans un couloir qui sent la poussière.  C’est une sorte de galerie étroite, fermée au jour, où des siècles d’histoire se sont entassés dans l’indifférence.  Rien de l’extérieur ne pénètre ici.  On dirait que l’éternité y moisit.  A l’extrémité du couloir, une autre porte s’ouvre, et je prends la lumière en plein visage.  Elle descend par un puits au centre de la pièce circulaire, et ruisselle sur les murs décorés de fresques peintes à l’or fin, comme je n’en ai jamais vu.  La soudaineté et la netteté de ma vision me troublent.  Où que mon regard se pose, j’ai une sensation d’harmonie.  Tout est si beau !
— Bienvenu dans mon sanctuaire !
L’homme est installé sur une chaise et m’invite à m’asseoir à ses côtés.  Il est revêtu d’une chasuble d’étoffe d’or et d’une étole d’une blancheur immaculée.  Il a une chevelure et une barbe blanche assez longue.  Un visage marqué, craquelé comme une vieille toile.  Son expression est sans âge, sereine et accueillante.  Il me regarde avec un sourire.
— Je vous attendais.  Je savais que vous viendriez.
Il me parle avec une telle simplicité que j’en reste émue, prise par la magie qui me baigne dans cette lumière blanche.  Mon cœur bat à grands coups.  Je me contente de le regarder.  Il se lève et sort d’un repli de sa chasuble un objet, qu’il glisse entre mes mains.
— Acceptez-le.
Je me contente de serrer l’objet entre mes mains et m’incline profondément pour le remercier.  Il me fait signe de prendre congé, et le vieux guide m’invite à nouveau à le suivre.  C’est lorsque je suis dans la cour, près de la petite fontaine, que j’ouvre les mains.  Ils y reposent un parchemin.  Je demeure silencieuse, pendant que je le déroule délicatement.  Je ne peux déchiffrer son texte.  Tout au plus, je reconnais le type d’écriture.  Les caractères calligraphiés ressemblent à l’écriture « grabar ».  Je sais par instinct qu’il s’agit d’un texte d’ »Agathange » relatant l’histoire de « La vie de Saint Grégoire ».

Un noir presque complet règne dans l’Eglise Sainte Marie-Madeleine. 
Entre mes doigts fermés de la main gauche, je tiens un parchemin.  Je frémis et me précipite vers la sortie.
Après avoir essayé de tirer la lourde porte, je dois me rendre à l’évidence qu’elle est verrouillée.  Je tambourine d’une main de toutes mes forces et crie à l’aide.  Soudainement la porte s’ouvre, sans un grincement.  Le soulagement m’entraîne d’un seul élan vers la rue, et je bute contre un homme.  Son rire résonne.  Je vois le visage qui se penche vers moi et le reconnaît.  C’est l’homme à la chasuble d’étoffe d’or de l’Eglise de Sevanavank en Arménie. 
Une perplexité profonde se peint sur mon visage.  Avec un sourire, il me désigne le parchemin que je tiens toujours fermement dans la main gauche.
— Je crois que ceci m’appartient.
Progressivement la magie onirique de mon voyage en Arménie me revient.  Au début, c’est un peu flou et un peu fou.  Et puis la magie opère : les noms, les lieux, les sensations.  Alors, tout devient certitude.
J’avais donc été la Messagère d’Agathange, afin que son texte sur la vie de Grégoire 1er l’Illuminateur, soit fixé à jamais dans l'histoire des arméniens...

Ceci est ma contribution pour le recueil "Les Amoureux de l'Arménie", qui sera publié par les Editions Brumerge fin décembre 2012
http://les-editions-brumerge.wifeo.com/amoureux-de-larmen...

 

 

Écrit par carine geerts dans Divers |  Facebook

12/08/2009

Serpent tentateur - Serpent sauveur

Serpent2Pendant tout un moment Adam et Eve vivaient tranquilles et peinards au Paradis. C'était le pied. Pas de problèmes de fin de mois.  Tout était gratos au pays de D.ieu qui ne faisait pas payer d'impôt à ses deux seuls contribuables.  Adam et Eve n'avaient rien à glander, mais vraiment rien. Bach, Mozart, les Beatles, Johnny Halliday, Calogero, Lady Gaga et K'amaro n'avaient pas encore été inventés...

Eve surtout s'ennuyait, il faut dire qu'Adam était plutôt du genre lourdaud, plus proche du primate que de l'intellectuel de gauche, sa conversation se faisait rare et ses prouesses sexuelles, contrairement à une légende tenace, n'étaient pas convaincantes pour emmener Eve vers des sommets vertigineux.  D'ailleurs, au septième ciel, elle y était déjà depuis belle lurette, si bien que tous les plaisirs de la chair et du ciel la laissait de marbre.  Elle finit par devenir acariâtre et lui bougon...

Vous qui vivez et souffrez sur Terre, vous ne pouvez pas imaginer à quel point c'est pénible de vivre dans un paradis terrestre où il n'y a strictement rien à faire que de contempler son nombril. Sur terre on dit que l'ennui est mortel.  Mais au Paradis, pas de perspective d'en finir, pas de mort salutaire en vue.  Vous êtes condamnés à l'ennui éternel sous le regard niais et attendri d'un D.ieu pleinement satisfait de son invention...

C'est alors que surgit un Sauveur sous la forme du Serpent. Il se lova suavement autour des hanches d'Eve et lui proposa de foutre un peu le bordel chez D.ieu qui faisait preuve d'un manque total d'initiative. Ce n'était pas compliqué il suffisait de croquer dans la pomme de l'arbre interdit et le tour était joué. Eve, fine mouche, n'eut aucune difficulté à convaincre ce balourd d'Adam d'y planter également ses dents. Le serpent, psychologue avisé, savait bien que la grande sagesse de D.ieu cachait une tendance à la colère qu'il réfrénait tant bien que mal. Ce dernier saisi donc la balle au bond et chassa du paradis Adam et Eve qui dégringolèrent sur la Terre...

Grâce à l'action providentielle du Serpent, Adam et Eve venaient de s'offrir la possibilité d'enfin pouvoir devenir adultes. Ils sortaient ainsi de la vie paradisiaque et infantile dans laquelle D.ieu voulait les tenir à sa merci pour toujours. Ils avaient désormais la possibilité d'accéder à la liberté d'existence qui leur manquait cruellement jusque-là. Ils n'étaient plus à la merci d'un D.ieu papa gâteau qui leur servait un bonheur frelaté sur un plateau d'argent. Evidemment il allait falloir se donner un peu la peine de conquérir cette liberté, car désormais plus rien ne tomberait tout cuit du ciel. Il faudrait verser quelques gouttes de sueur et quelques larmes.  Mais quelle merveilleuse récompense que de pouvoir vivre enfin libéré et responsable de sa vie !

Gloire soit rendue à jamais au Serpent, Premier Libérateur de l'Humanité !

Écrit par carine geerts dans Divers |  Facebook