29/10/2013

Pictura - Carine Geerts (extrait du chapitre 6 : "L'obsession de la chair")

La Bacchante - Courbet.jpg(Extrait du chapitre 6 : L'obsession de la chair)

Bientôt, Gustave Courbet ne vit que pour son tableau.  Le soir, il chancelle foudroyé. De ce travail, sort une ébauche magistrale.  Une de ces ébauches où le génie flambe.
Johanna prend la pose.  C'est un service qu'elle lui rend encore, répugnant pourtant à encore se dévêtir, blessée de ce métier de modèle, maintenant qu'elle est sa femme.
Elle n'a qu'une rivale, c'est la peinture de Courbet qui le lui vole.  Elle a beau vivre nue sous son regard, elle se rend compte que le peintre lui jette des coups d'oeil qui la sabrent des épaules aux genoux, sans lui adresser une parole.  Et les yeux au loin, elle garde la rigidité d'un marbre.  Elle retient les larmes dont se gonfle son coeur, réduite à poser, alors que la séance s'éternise, durant des heures.  Toujours, elle est là, à s'offrir, pendant que lui, brûle pour cette autre femme qu'il peint.
Enfin, il s'interrompt de fatigue et remarque qu'elle tremble.
- Est-ce que tu as froid ?
- Oui, un peu
- Moi, je brûle.  Je ne veux pas que tu t'enrhumes.  Nous continuerons demain.
Comme il s'éloigne de la toile, elle croit qu'il vient l'embrasser.  D'habitude par une dernière galanterie de mari, il paie d'un baiser l'ennui de la séance.  Mais, plein de son travail, il oublie et lave tout de suite ses pinceaux, qu'il trempe dans du tiner.  Et elle, qui attend, reste nue, debout espérant encore.  Alors, les mains tremblantes, elle se rhabille dans une confusion de femme dédaignée, dont elle ressent la bassesse charnelle.

Dès le lendemain, Johanna se remet nue.  Comment se refuser, à présent, que l'habitude en est prise ?  Elle ne veut causer de désagrément à Gustave, et elle recommence chaque jour cette défaite de son corps.
Lui, la passion de la chair est reportée dans son oeuvre.  Il préfère l'illusion de son art.  Cette poursuite à la beauté jamais atteinte.  Ce désir fou que rien ne contente.

Pendant des semaines, la pose est pour Johanna une torture.  Elle a l'impression qu'il introduit dans l'atelier une nouvelle femme.  Une femme qu'il peint d'après elle.  Le tableau immense se dresse entre eux, les sépare d'une muraille infranchissable.  Elle en devient folle, jalouse de ce dédoublement de sa personne.  Johanna n'ose lui avouer son malaise dont elle sait qu'il plaisantera.  Et pourtant, elle ne se trompe pas.  Elle sent bien qu'il préfère sa copie à elle-même.  Que cette copie est l'adorée, sa préoccupation unique, la tendresse de toutes les heures.
Il la tue à la pose pour embellir l'autre.  Quelle souffrance de prêter sa chair pour que naquit l'autre, pour que le cauchemar de cette rivale la hante... 

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22/10/2013

Pictura - Carine Geerts

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Gustave se remet au travail, assis devant son chevalet où se trouve la toile.
- C'est exquis, finit par murmurer Johanna derrière lui.
Gustave hausse les épaules sans se retourner.
- Une petite bêtise.
- Mais c'est complet. C'est un bijou de vérité et de lumière, reprend Johanna qui s'échauffe. Ah ! La simplicité de ça, c'est ce qui me bouleverse....
Du coup, le peintre se recule. Cligne des yeux, d'un air plein de surprise.
- Tu trouves ? Ca te plait, vraiment ? Je la juge infecte cette toile.
Ses mains tremblent. Tout son corps est dans le tressaillement douloureux de la création.
- Je suis convaincu que je n'ai plus de talent.
Il se débarrasse de sa palette. Il se tourne vers elle et lui dit.
- Il y a des jours où je me demande si je vais encore savoir dessiner un nez. A chacun de mes tableaux, j'ai encore une grosse émotion. Le cœur qui bat, une angoisse qui sèche la bouche, un trac abominable.
Il marche dans l'atelier. Il continue, emporté malgré lui par un souffle de violence.
- Je n'ose plus croire. Mon malheur doit être que j'ai à la fois trop et pas assez de sens critique. Dès que je me mets à une étude, je l'exalte, puis si elle n'a pas de succès, je me torture.
Johanna reste immobile, étonnée, embarrassée devant ce sanglot de grande douleur de l'enfantement. Elle lui dit doucement
- Tu n'as jamais rien peint de si puissant.
Gustave la regarde encore droit dans les yeux. Puis, il se retourne vers sa toile, s'absorbe et reprend sa palette...

(Extrait du Chapitre 5 "L'exaltation croissante" - Pictura - Carine Geerts)

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