23/01/2013

Clara (extrait du chapitre 6)...

clara_couv3.jpgNappes rose pâle, bouquets diaphanes, mets délicats : la "Ferme Marboeuf" ce soir-là a les couleurs de leur histoire : une harmonie aux douceurs étudiées.  Tandis que Marc parcourt la carte des vins, Clara a repéré, à une table derrière lui, un couple qu'elle observe au début par simple curiosité, puis avec une fascination qu'elle est incapable d'expliquer.  C'est pourquoi, elle se taît, se contentant pendant tout le dîner de jeter de temps à autre un coup d'oeil par-dessus l'épaule de Marc.
L'homme est très jeune.  Vingt-cinq, vingt-six ans tout au plus.  Il a ce visage qu'à priori on peut déclarer de "beau".  Impression qui se trouve corrigée lorsqu'on y regarde de plus près.  Certes, les cheveux sont blonds, le front large, les yeux plutôt grands, les cils longs, le nez fin, la bouche gourmande, le menton carré.  Mais l'ensemble de ces traits parfaitement réguliers dégage, si l'on s'y attarde un tant soit peu, une mollesse plus près de la veulerie que de la langueur.  Si bien qu'il faut se résoudre à ce que la vulgarité de l'ensemble détruit la joliesse du détail.  Bizarrement, ses vêtements produisent la même impression.  A première vue, il arbore la veste sans défaut, la cravate et la chemise d'un bon faiseur.  Pourtant, en jetant sur l'ensemble un regard plus attentif, l'on découvre dans cette tenue un côté "faux chic" comme un parfum trop musqué, trop capiteux. 
Sa compagne, en revanche étincelle franchement comme le phare de sa bonne fortune.  Ses bijoux ne sont pas faux, mais elle en a trop.  Elle est vêtue d'une robe-fourreau blanche, extrêmement collante, qui dénude ses épaules et fait apparaître plus artificiel encore le blond platiné de sa chevelure raidie par la laque.  Dramatiquement maquillée : teint livide, lèvres sanglantes, paupières d'un noir corbeau, elle lutte, non sans allure, contre l'évidence de ses cinquante ans.
Ce qui frappe Clara, ce n'est pas tant leur différence d'âge, ni même le fait que selon toute probabilité le garçon est un gigolo, c'est surtout l'expression de la femme, qui croit que ce garçon est sincère.  Elle a beau savoir son prix et comment elle l'aurait le soir même dans son lit, par moment c'est plus fort qu'elle -ses yeux s'emplissent de cette brume qui précède les larmes- elle se laisse alors aller au seul bonheur qui lui reste : celui de faire semblant de croire qu'il l'aime. Elle le dévore des yeux et voit le visage du garçon qui rayonne alors de joie.  Il rit, la tête renversée, puis sourit.  Elle penche la tête et aussitôt, le visage du gigolo change complètement.  Profitant de ce qu'elle ne peut l'observer, il se laisse aller à sa mauvaise humeur, à l'ennui qu'il éprouve de ce dîner, à sa rancune, à sa honte d'avoir cédé parce qu'elle y met le prix.  Sa bouche se fait méprisante.  Puis, elle lève la tête, l'interroge et en l'espace d'une seconde, le jeune homme se fait angélique, souriant.
Le plus effrayant pour Clara, ce n'est pas cette transformation physique, c'est le fait qu'il parvient à prendre le masque de l'Amour, et à le simuler. Le mépris qui se lit dans ses yeux lorsqu'il regarde la femme en blanc, finit par couper l'appétit à Clara.  Faux le sourire.  Fausses les larmes.  Illusion d'optique de ces visages qui reflètent trop parfaitement leur extase duelle.
Sans doute en les observant, Clara a-t-elle percé un mystère.  Ils ne sont rien ou presque.  Ils sont du vent...

(Clara - Carine Geerts - Les Editions Brumerge - mai 2013).
http://les-editions-brumerge.wifeo.com/clara.php

Écrit par carine geerts dans Littérature |  Facebook

Les commentaires sont fermés.